• Chroniques de la vie champêtre

    Je ne me prends pas pour La Fontaine ou pour Ésope, rassurez-vous.

    Je ne peins pas de caractères, ici ; non, ce ne sont pas des généralités. Il n'y a rien d'apologétique, dans ces chroniques. Ce sont juste des personnages, qui vivent, pensent et interagissent. Je ne juge personne. Je me mets juste, un peu, "à la place de" et puis... s'en viennent quelques phrases, quelques remarques, quelques pensées, j'invente une scène, et une histoire.

  • Mme la Pintade,

    Nous avons, récemment, fait connaissance et cela me réjouit toujours de rencontrer quelque caractère jusqu’alors inconnu.

    Cependant il est une chose qui nuit gravement à nos rapports et que j’aimerais, si possible, que vous rectifiiez afin que je puisse envisager en toute sérénité nos échanges futurs.

    Voyez-vous, vous avez une fâcheuse manie – que dis-je ? martelante – qui  vous pousse, je ne sais pourquoi, à taper du bec sur ma tête à chaque fois que je sors de terre, à me picorer le chapeau jusqu’à ce qu’il se perce de petits trous et s’en aille en lambeaux. Vous conviendrez, je pense, qu’il est inconvenant de votre part de m’imposer ainsi votre vision de la vie champêtre et de dénigrer aussi frénétiquement toute tentative d’affirmation et d’expression de mes rhizomes, c’est-à-dire mon droit inaliénable à vivre en tant que champignon.

    Je vous prie donc par la présente de montrer davantage de respect envers mon intégrité spongieuse et de cesser de m’assommer méthodiquement de vos coups de becs acérés, sans quoi nous ne saurons, évidemment, pas tenir d’échange concevable.

    Vous comprendrez, en cas de persistance de ce comportement, que je désire le plus possible écourter et éviter toute conversation avec vous.

    Espérant que vous saurez prendre en considération mes revendications afin que nos échanges puissent se dérouler de manière équilibrée,

    Je vous pris d’agréer, Mme la pintade, l’expression de ma non-agressivité.

    M. Le Champignon.


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  • Cher Sanglier,

    Nous eûmes, récemment, des désaccords qui nous poussèrent à chercher asile auprès de deux chênes différents. Cela est triste, mais nous convenons, l’un comme l’autre, que c’était l’option la plus sensée qui s’offrait à nous.

    Je n’entends pas par cette missive relancer nos échanges ou vous redire ce que vous savez déjà (bien que ma condition me pousse à oublier ce que j’ai déjà dit).

    Je tenais simplement à vous faire part de mes profonds et inaliénables respect et considération à votre égard. Bien qu’obstinément borné (qui est une tare dont je ne dépare pas moi-même), vous êtes plein de considération pour la vie de la forêt et de savoir-vivre envers ses habitants, ce qui fait de vous un compagnon amène et agréable si l’on sait ne pas vous brusquer. Vous avez les pattes bien sur terre et savez ce que vous voulez, constance qui ne peut, en aucun cas, vous desservir.

    Aussi, malgré nos regrettables différents, je tenais à vous signifier à quel point votre influence, durant nos longues années de cohabitation, m’a été bénéfique, ainsi qu’à vous assurer, si cela n’est pas déjà fait, ma sincère et infinie gratitude à votre égard pour les soins constants et dévoués que vous avez apporté à moi ainsi qu’à notre arbre pendant ces mêmes années, et ce malgré ma récurrente inconséquence.

    En vous souhaitant tout le bonheur champêtre,

    Votre vieil ami,

    L’écureuil.


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  • C’est l’histoire d’une chèvre et d’un taureau qui paissaient dans un pré, séparés par une haie de feuillus divers.

    Le taureau était fier d’avoir de belles et grandes cornes sur lesquelles les oiseaux se posaient pour chanter ses louanges :

    « Que tu es vigoureux ! disait le Merle »

    « Que ta robe est lustrée, sifflotait le Moineau »

    « Et ton regard profond ! ajoutait la Mésange »

    Mais de la chèvre on ne chantait jamais le moindre compliment. De la chèvre on ne parlait pas, sinon pour dire : « qu’elle est hirsute ! »

    Et c’est vrai que la chèvre était plus occupée à remplir ses devoirs de chèvre, à admirer le paysage, à profiter du bon temps, qu’à se peigner, ce qu’elle aurait, de toutes façons, eu bien du mal à faire.

     

    Le beau taureau, fort de toutes ses qualités, avait de nombreuses conquêtes et attirait l’admiration de tous, mammifères, reptiles et volatiles confondus.

    Même la chèvre, en son temps, avait admiré le taureau et rêvé un instant d’être une vache. Et puis elle s’était faite à l’idée d’être une chèvre, constatant que si elle n’avait pas de longs cils, une robe bien coupée et un pis gigantesque, il y avait tout de même des avantages à être chèvre et non vache : non seulement le lait qu’elle produisait était apprécié des consommateurs pour son gout relevé, son absence de fadeur, mais sa conversation, loin d’avoir la consonance de débilité creuse qu’ont souvent celles des vaches, était plus fine et plus subtile. Elle se trouvait plus stable, aussi, en milieu escarpé, marchait plus vite et surtout prenait tout son plaisir à rire de tout, alors que les bovins, eux, ne font que ruminer platement.

    Finalement, la chèvre se trouvait bien telle qu’elle était, employée saisonnière au défrichage de tel ou tel monument historique, plutôt que vache à lait, futur pain de viande ou reproductrice à la chaine.

    La vie d’une chèvre, quoiqu’hirsute, est bien plus raffinée !


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