• Nénuphar

    C’est une histoire post-romantique.
    Les sentiments, les passions, la vérité de l’existence, ça n’existe plus depuis longtemps.
    C’est une histoire pré-dynamique, car elle contient le rêve avant l’action. Parce qu’après, il y a la vie.

    C’est une histoire, ça veut pas dire que c’est pas important.

    *

    Les nuages mauves et pourpres se partagent le ciel verticalement.
    Il n’y a pas un son.
    Ni même un taon.
    Et pas de paon non plus, non.

    Quoique.

    Peut-être qu’a bien l’considérer Marcel est à la fois taon et paon.
    Suffisamment pour causer des ennuis…
    Le ciel est à la fois rose et pourpre. Pas de soleil. Pas de vent. Quelques arbres…  un champ. Ne rejetez pas ma description ou c’est à vous de raconter la suite.
    Marcel ne dort plus sur son hamac en toile. On ne sait pas où il est.
    Nénuphar trie ses escargots sur un morceau de tronc couché, en sifflotant (mais pas tout le temps).
    De là où on se tient, on n’entend pas Nénuphar siffler sans rythme ni mélodie.
    On ne voit pas Marcel sur son hamac.

    L’univers tout entier tournoie lentement, à son lent rythme d’univers.
    J’observe le ciel bleu et mauve.
    Je vois l’espace se dandiner, flasquement, d’un coin de lui-même à un autre.

    Fermer les paupières pour apercevoir un peu plus la danse des choses, comme une valse ou un quadrille qui n’en finiraient pas de se transformer l’une en l’autre, en virevoltant.
    La voix dans mon cœur murmure des mots, des paroles, échafaude des paraboles…

    Marcel hurle.

    J’ouvre les yeux et on se précipite jusqu’au tronc et jusqu’au hamac, non sans trébucher, plusieurs fois, comme on court dans un rêve : sans avancer mais en avançant à la fois.
    Nénuphar relève la tête lorsque j’hurle à mon tour, à plusieurs reprises, hors de moi :
    « Où il est ?! Mais où il est ? »
    Elle descend lentement du tronc, sans ramasser ses escargots, vient me prendre la main et m’emmène directement vers le bosquet, pas loin, au bout du pré pour les morpions parqués que nous sommes.
    On ne voit pas Marcel.
    Nénuphar me guide toujours.

    Les arbres et les buissons agrippent nos joues et nos mollets ; on sanglote presque.
    La plainte de Marcel a heurté le fond de mon cœur au point de faire sauter le rêve hors de son rail.
    Il ne me répond pas ; ne retentit plus, à chacun de mes cris, que le crissement des branches et des feuilles quand on les repousse.
    Pas de Marcel en vue.

    Le jour se fait derrière les arbres sur l’abrupte pente qui descend vers la plaine et le village des grands, mais il n’y a ni village, ni plaine, en contrebas. Il n’y a plus là qu’une pente et une forêt, en bas, une forêt encore qui s’étend jusqu’à l’infini, recouvre les collines, les creux, tout l’horizon.
    Je n’en crois pas mes yeux.

    Toujours pas de Marcel en vue.
    Alors j’appelle encore.
    Encore.
    Et encore et encore et encore et encore et l’écho me répond toujours.
    Mais pas Marcel.

    Je serre plus fort la main de Nénuphar et nous entamons la descente en retenant le plus possible l’envie de courir jusqu’en bas.

    Mais Marcel n’y est pas.

    Puis la pourpre du ciel devient verte à nouveau.

    Des pas, des pas, des bois, de la recherche… Quelques appels tout bas.
    Pas de Marcel.
    Nénuphar me tire par la manche.
    « Rentrons »
    Je cligne des paupières. Nous retrouvons le village, intact et inchangé, après avoir à nouveau fait le chemin dans le bosquet puis descendu la pente, depuis notre camp ridicule au tronc d’arbre et au hamac vide.
    Même les escargots ont suivi.

    Marcel se trouve à la maison, attablé comme un porc et dévorant nos deux plâtrés, à lui sûrement puisque l’on rentre après.
    La mère nous regarde longuement. Elle grogne pour les manches déchirées et le museau tout barbouillé de la nymphe, qui, bon sang ! devrait toujours sentir aussi bon que s’écrit joliment son nom.
    « J’aurais du prendre un rose » grommèle la mère.

    On s’assied et bouscule le petit frère puant pour récupérer ce qu’il reste des deux assiettes. Rien de bien comestible pour m’accompagner dans mon lit.
    La petite dort au clair de lune.
    La faim et le souvenir de cette grande forêt bizarre m’empêchent de dormir. Je me relève pour bercer notre Nénuphar, qui fait des bulles sans ronfler, mais en dormant tout de même.

    Tout le village se transforme à nouveau en une vaste forêt profonde. Les arbres se mettent à murmurer pour la bercer encore quand soudain, gigantesque, Lune apparait dans le ciel noir.
    Je me dis « ce doit être un rêve ».
    Je me dis que les arbres ont poussé là très haut pour répondre au chant de la lune que soupire notre Nénuphar, dans son sommeil.
    Qu’il n’y a pas de ciel derrière la lune.
    Qu’il n’y a pas de rêve.
    Juste le silence et la nuit.
    Ils ont dévoré le matin et donc, nécessairement, ça deviendra ma nouvelle vie si je ne me réveille jamais.

    Doucement, tendrement crépitant comme les bulles d’une mousse de bain, des gouttes brillantes tombent en pluie fine, fraiche et forcément pleine de quelque chose de surhumain et de céleste que même la petite Nénuphar ne peut pas provoquer, même elle qui est le grand gourou de son culte éternel.

    Il y a l’odeur pétillante des gouttes d’étoiles filantes qui tombent et tombent et nous pleuvent dessus, leur texture piquante de joyaux détrempés et les paupières du monstre des étangs se mettent à papillonner.

    « Il ne fera pas jour de suite » j’aimerais pouvoir lui dire. Mais aussitôt que j’entrouvre les lèvres le coq chante et grand maman fait claquer ses volets avec un grand fracas. Le réveil est digne du rêve, le rêve pas près de s’oublier.
    Marcel bondit en savant monstre sur le tas que forme ma couette.
    Il n’y trouve personne et vient tempêter dans les bulles de mon bain, s’y noyant à son tour, comme on le doit.

    Nénuphar, comme une fleur de papier, s’épanouit dans sa bassine.
    Elle me sourit avec ses yeux de nymphe, flottant au gré de la vapeur odorante et du bruit des éclaboussures.
    Marcel sort du bain et s’enfuit, me reste ma naïade.
    Elle bulle.

    M’emporte-t-elle ou est-ce moi qui l’emporte ? Il y a un bassin d’eau tiède, dans ce coin de forêt étrange, où s’épanouissent les nénuphars. Un tout petit étang aux grenouilles qui coassent, où l’eau scintille, où l’odeur de la vase est forte.

    On cligne un peu des yeux comme la mère crie. Il ne faudrait pas s’endormir, là dans le bain, car il y a plein de choses à faire. On doit retourner au jardin, retourner le jardin, revenir du jardin. Manger, dormir, ce genre de choses.

    Marcel oscille dans tous les sens en portant le seau et la pelle. On pousse la brouette avec le Nénuphar qui se balance dedans, en rigolant.